Repeupler une ville de soi-même

cache

nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image nivo slider image

_

_

Œuvre : Les hommes de paille.

Action consistant à repeupler la ville déserte d’El Quiñon d’hommes de paille. Tous les hommes de paille reprennent les mensurations et sont habillés des vêtements de l’artiste.

Lieu : El Quiñon, Espagne, 2013.

Texte de référence :

El Quiñon, 8 octobre 2013.

Les hommes de paille. (Ou le repeuplement d’une ville déserte)

« Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ? » déclamait messire de la Fontaine devant le surintendant des finances Fouquet. Les aventureux bâtisseurs hélas, quand leur mégalomanie porte ombrage au Soleil, finissent parfois par goûter aux gravas ou à la paille moisie des cachots.

Ainsi advint-il de Francisco Hernando, promoteur du quartier El Quiñon de Seseña nuevo dont la folie des grandeurs causa la retentissante faillite. Son histoire restera exemplaire de la crise immobilière qui touche l’Espagne depuis 2008.

Dans sa ville mirage prévue pour 40 000 résidents, ils ne sont que 3000, se débattant au quotidien pour survivre dans un environnement hostile, démesuré, sans infrastructures ni convivialité. Comme dans l’Utopia de Thomas More, le rêve peut toujours virer au cauchemar : la population se retrouve sur une île coupée du monde, dispersant le long des avenues aux murs de vent cette sourde intuition : Abraxa / Seseña, cités nées de la finance et des mathématiques sont des villes de fous. On a beau calculer et recalculer, sans humanité, tout habitat est un non lieu. En langage de maçon, on nomme ça un beau gâchis !

La situation ne peut pas laisser indifférent : En Espagne, ruinés par la crise, nombre de personnes se retrouvent sans toit, se serrent chez leurs parents, errent de mobile-home en vans pourrissants – précaires travellers, nomades économiques – tandis qu’au même moment, des centaines de logements neufs les narguent de leur monstrueuse vacuité.

Alors, malgré eux, certains s’enfoncent, d’autres s’insurgent.

Toujours sur la route, distillant en moi les raisins de la colère, j’ai seulement envie de prendre un camion et d’être sur place. Je pourrais tout aussi bien prendre Rossinante, tant la cause parait perdue d’avance. En rejoignant ainsi dans la fiction l’homme de la Manche face aux moulins à vent,  j’assumerais comme lui mon goût pour les valeurs que d’autres jugent désuètes, à contre courant. Comme lui également, j’oserais la fantaisie de donner un corps imaginaire à mes indignations.

Une idée simple, littérale : Repeupler la ville d’épouvantails. Vous savez, ces silhouettes familières, anthropomorphes, qui éloignent les vautours et rassurent les humains. Depuis la nuit des temps, il me semble que c’est aussi à quoi servent les statues, les totems : à combler nos solitudes métaphysiques, à cristalliser nos peurs face aux ailes menaçantes de la nuit. C’est aussi à ça que serviront mes sculptures de haillons et de bouts de ficelles, à faire reculer l’isolement de l’artiste dans son atelier, dans sa vie, dans son art. Disposées aux quatre coins d’une ville fantôme ces silhouettes habillées de mes vieux vêtements, reprenant mes proportions, écartèleront la folle profondeur de mes doutes pour mieux les tenir à distance.

Rien de bien extravagant après tout, je m’inscrirai dans la longue tradition populaire des carnavals espagnols. Moi aussi j’aurai mes Hombre de Paja, construits dans la matière dont on fait les vieilles chansons, celles qu’on brûle pour mieux les faire renaître. Des hommes d’herbes sèches, tressés de nature éternelle. Car, n’en déplaise aux trois petits cochons, c’est prouvé : la paille résiste au feu mieux que le béton.

C’est une bonne nouvelle, surtout quand on sait qu’en Espagne, employer la « stratégie de l’homme de paille » consiste à caricaturer les idées de son adversaire pour les discréditer. Un peu comme certains marchands de sacs de ciment et de prêts hypothécaires le font avec ces Indignados hirsutes et mal fagotés. Ceux-là même qui se piquaient de vouloir transformer la Puerta del sol de Madrid en Plaza de la Solidaridad. Tout n’est peut-être pas perdu alors ?

Est-ce vraiment ridicule de faire tout ce foin, de penser que les chiffres passent après les humains, de vouloir habiter le monde autrement ?

Les membres d’Occupy Wall Street ne disent pas autre chose. Ils parlent d’une présence active au monde, ils animent un mouvement profond, puissant. Ils déterrent un à un les pavés des grands bâtisseurs, les vrais, ceux de l’esprit : Heidegger, Bachelard, Arendt, Bourdieu, Lefevre, Levinas. Ils les balancent à la gueule des barbares. Moi, je ne suis pas un théoricien, je comprends peu et surtout lentement. Je serais plutôt du genre à prendre des idées toutes faites et à m’en servir pour bricoler de petites métaphores en comptant sur les « déviances créatrices du langage ». De Ricoeur l’humaniste, je pense ainsi appliquer la leçon en me racontant des histoires pour exister.

Comme le dit Hölderlin mieux que tous avec sa formule « L’essentiel, sans doute, c’est d’essayer d’habiter poétiquement le monde, la maison du monde . »

C’est dans cet esprit que je partirai vers le sud avec le coffre plein . Le lecteur mp3 à fond sur le bitume.

Adalante compañeros !

« Vienen las hierbas, hijo; ya suenan sus espadas de saliva por el cielo vacío. »

Frederico Garcia Lorca.

Liens :

Site indignés espagnols

 Livre Anthony Poiraudeau

Article sur El Quiñon



Les commentaires sont fermés.