Inoculer ses collègues

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Œuvre : L’épidémie de Pictovirus

Lieu : Lieux divers, 2013 / 2014 / 2015..

Inoculation d’un virus pictural dans les œuvres de mes voisins d’atelier.

Textes de référence :

Montpellier, 4 novembre 2013.

Nos amis les geeks étant portés sur les blagues potaches, ils s’amusèrent à créer Creeper (le premier virus informatique) en même temps qu’Internet, au début des années 70. On considère que c’est trente ans plus tard, pour la 49ème biennale de Venise que d’autres plaisantins – les artistes – élevèrent un lointain descendant de ce virus informatique au rang d’œuvre d’art, le bien nommé biennale.py.
A quelques siècles de là, même s’il n’avait jamais entendu parler d’informatique et croyait dur comme fer en la génération spontanée des petites bébêtes, le grand Aristote pensait lui aussi la technique et l’art depuis leur rapport à la nature. La découverte par ses successeurs de la richesse du monde microscopique allait leur ouvrir une magnifique boîte à outils symbolique.
Depuis le virus est, si je puis dire, mangé à toutes les sauces. Les amateurs de biomimétique y voient une source d’inspiration. Les autres, comme moi, filent simplement une métaphore qu’ils trouvent idéale pour décrire certains aspects de nos sociétés contemporaines en général et de leur art en particulier.

Car le virus est une entité à part. Si les spécialistes ne s’accordent pas pour affirmer qu’il s’agit d’un être vivant (la question relevant quasiment de la métaphysique), encore moins s’il penche du côté du bien ou du mal (ce qui relèverait là de la morale façon StarWars). Ils sont unanimes en revanche pour le décrire comme un germe contagieux qui a vocation à infecter massivement et indistinctement. La bébête n’a pas le choix : elle a l’obligation de s’associer à de cellules « hôtes » pour révéler son ADN, c’est-à-dire d’une altérité obligatoire sans laquelle elle ne peut ni exister pleinement, encore moins se reproduire.
Parlons d’abord de la propension des virus à se diffuser massivement. Elle s’applique à merveille à l’irrépressible envie de « s’exprimer » que nous ressentons tous aujourd’hui. Car à l’heure de ce que j’appelle l’individualisme spectaculaire, à celle des egos surdimensionnés et surmédiatisés, on n’existe pas dans la société du tout écran si l’on ne produit pas régulièrement des bouts de soi susceptibles d’être envoyés jusqu’aux confins de l’univers.
Pour faire dignement partie du corps social, chaque rien de notre existence doit être montré, repris par d’autres, transformé, démultiplié, répandu sur les murs de nos villes réelles ou virtuelles, il se doit d’être diffusé au petit bonheur la chance tel le ballon de baudruche porté par l’unique force de sa vacuité.

Venons-en ensuite au caractère indistinct du virus. Celui de l’expression n’est pas très regardant ; Il touche lui aussi tout le monde et surtout n’importe comment.
En animant un blog, en postant simplement une photo relayée par d’autres sur un réseau social, nous brouillons, me semble-t-il, les frontières entre les Artistes avec un grand A et les autres créateurs d’artefacts humains. Pour prendre une analogie dans le domaine radioélectrique, en publiant nos « œuvres », nous agissons tous en minuscules émetteurs / récepteurs et nos velléités d’expression individuelles se combinent jusqu’à devenir un « bruit artistique » auquel nous contribuons de notre petite vibration singulière dans l’espace de l’information.
Les innombrables contributeurs de ce bruit n’y mettent évidemment pas tous les mêmes intentions. L’intérêt de ce flux de « basse intensité artistique » résidant plutôt dans la multiplication de tous ces presque rien qui finissent, à une échelle exponentielle, par se rapprocher de la vibrante note bleue des chants du monde.

Arrive le point crucial : Un virus digne de ce nom, rappelons-le, ne peut exister pleinement qu’en s’associant à un organisme hôte.

Atteint comme tout le monde d’expressionnite aiguë, c’est en voulant développer mon propre virus que m’est venue l’idée d’une épidémie d’un genre particulièrement coloré. Peintre, j’ai supposé que celui-ci se devait d’être pictural et qu’il avait naturellement vocation à infecter mes semblables : les artistes de mon quartier.
Pas besoin de gros moyens, comme à mon habitude, j’ai voulu faire simple, sans m’embarquer dans les usines à gaz technologiques qui mobilisent de gros ordinateurs et d’éléphantesques mémoires qui rament pour accoucher parfois de petites souris.
Mon « laboratoire », c’est l’atelier et, à l’occasion, certains bouts de ficelles tissés ensemble qu’on appelle des toiles et qui peuvent tout aussi bien en évoquer symboliquement d’autres : le Web, les réseaux sociaux…
J’ai acheté des chutes de tissus chez le grossiste du coin, j’ai posé sur ces supports-surfaces une couche de couleur, j’ai décidé ensuite qu’elles étaient devenues des peintures ou plutôt des PictoVirus. Restait pour qu’elles prennent véritablement vie à les coller sur les œuvres d’autres peintres. Comme certains utilisent le sample, la greffe, le patch, j’avais trouvé là une manière simple et poisseuse de faire grandir un peu de moi chez les autres.

Si l’on se place dans une perspective historique, tout cela n’est pas nouveau, loin de là. Personne n’a jamais créé seul, ab nihilo. Chacun s’y essaye toujours en gardant en point de mire les pentes raides du génie accumulé du monde. L’inspiration nous vient beaucoup des cimes lointaines, un peu, comme dirait Voltaire, de notre jardin quand il est ardemment cultivé. Il n’y a que l’occident contemporain (toujours – comme chacun sait – pavé de bonnes intentions) pour avoir l’idée d’attribuer le bénéfice d’un bien collectif à quelques rares individus disposant de plus grandes gueules que les autres. Il me semble cependant que la nature, la connaissance sont notre héritage commun, universel. Et à mesure que les grands groupes bio-industriels brevettent le vivant, ceux de la communication la culture, j’ai peur que la notion de propriété intellectuelle se révèle tous les jours un peu plus près d’un concept totalitaire qu’on pourrait croire moyenâgeux s’il ne se disait « innovant ». Je redoute en définitive qu’il ne permette à quelques humains bien nés et disposant des bons avocats de mettre les autres en coupes réglées. Je ne saurais dire exactement pourquoi, mais j’ai l’intuition que c’est absurde. L’idée d’un individu solitaire, souverain, autodéterminé ne tient pas à mes yeux, pas plus en art que dans les autres domaines.
Je pense au contraire que l’homme, comme l’exprime formidablement le sociologue Alain Ehrenberg est un être insuffisant « condamné » pour survivre à « être avec les autres ».
Si nous avons fait mine de l’oublier en nous prenant pour des créatures à part, comme toutes matière vivante, nous avons besoin de puiser dans notre milieu pour être pleinement nous même. Il n’existe en guise de frontières que des membranes poreuses, nos particules élémentaires se recombinant à l’infini suivant les lois aléatoires de la physique quantique.

J’en étais déjà convaincu à l’époque de mes peintures partagées, graffitées à loisir par le public, qui m’avaient fait tomber via l’art urbain dans l’esthétique relationnelle, dans cette vision humaniste de l’art devenu état de rencontre.

Cette nouvelle série « virale » en est un prolongement inversé. Si à l’époque, la rencontre se passait toujours sur mes toiles, j’ai eu envie de déconstruire leurs surfaces, d’éclater ces territoires particuliers qui s’étaient déjà peu à peu affranchis du « cube blanc » pour aller recevoir les interventions du public. J’ai voulu, en somme, substituer au principe de réception son complément nécessaire : l’insémination. Il ne s’agirait pas de demander aux autres d’entrer dans mon univers, mais d’investir le leur, de l’altérer en quelque sorte, dans le sens positif du terme, c’est-à-dire d’y apporter une « altérité ». Je  voulais me laisser simplement surprendre, me laisser amuser par ce petit partage inédit du commun, m’y retrouver aussi, au sens trivial du terme, c’est-à-dire en reconnaître les avantages dans le sens de mon intérêt bien compris.
Car si cette épidémie de Pictovirus semble imiter la nature, elle répond à une seule loi : celle de la solidarité. Et si l’individualisme de masse, l’individualisme spectaculaire que j’évoquais plus haut se pense aujourd’hui dans un contexte néolibéral où la culture est marchandisée, dans lequel elle appelle un propriétaire qui en définit l’usage, qui l’achète et qui la vend. Il existe, comme l’avait en son temps pointé l’anthropologue Marcel Mauss, des sociétés du don et du contre-don.     J’aime à penser que l’aventure artistique relève encore un peu de ce système. Que les passions s’échangent, se partagent, se mélangent librement, que l’inspiration est un cadeau qu’on fait à l’autre, parfois sans même s’en apercevoir. Je suis convaincu en tout cas qu’en jouant collectif, en croisant les réseaux, en bénéficiant ensemble de la notoriété des uns, de l’énergie des autres, la création avance, se diffuse, prend de l’ampleur, naturellement.
En décidant de sortir de mon atelier, pour citer Albert Camus, j’ai voulu « penser au Solidaire plutôt qu’au Solitaire ».

Alors longue et surtout belle vie à NOTRE Pictovirus !

 

 



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