Vendre son âme pour 1 euro

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Campement de SDF devant le FRAC Languedoc-Roussillon.

Œuvre : La nuit du 4 août 2011.

Vidéo non éthique témoignant de la misère de proximité.

Action de proposer au FRAC devant laquelle elle a été tournée d’acheter cette vidéo pour un euro symbolique. Proposition équivalant à vendre son âme pour intégrer le fond d’art contemporain.

L’été 2011, le FRAC Languedoc-Roussillon propose une exposition « sur le thème du lit ». A quelques mètres de l’entrée, des sans domicile dorment sur des cartons…

Illustrant des clichés pris sur place entre le 4 août et le 3 septembre 2011, la voix off cite simplement le texte de présentation de l’exposition.

Cette action spontanée est inspirée du principe de guérilla consistant à résister malgré le dérisoire de ses moyens à un certain ordre établi porteur d’une forme de violence à bas bruit.

Lieu : Rue Rambaud, Montpellier, France, nuit du 4 août 2011.

Texte de référence :

Montpellier, la nuit du 4 août 2011,

C’est à Madagascar que j’ai été confronté pour la première fois à l’extrême pauvreté. Certains m’ont dit depuis : « moi, je ne pourrais pas supporter ça ». Malheureusement, ce n’est pas parce qu’on est loin d’elle que la misère n’existe pas. Mais c’est vrai qu’on la supporte mieux à bonne distance… Bon, trêve d’ironie. En ce qui me concerne, j’ai besoin de toucher les choses du doigt. C’est ma façon d’essayer de les comprendre. Pourtant il y a des cas qui dépassent l’entendement… Des cas, surtout, où l’on perd ses belles illusions… Je veux parler de la manière dont on imagine qu’on réagirait confronté à certaines situations. J’ai vu des parents jeter leur nouveau né sur un tas d’ordure faute de pouvoir le nourrir, j’ai vu des enfants avec le ventre gonflé par la famine, d’autres, partout dans le monde, m’ont suivi des heures en me demandant l’aumône. Et qu’ai-je fait : rien ou presque. J’ai continué mon chemin. Pire, j’ai dû m’endurcir pour tenter de résister à la violence quotidienne de ma position, à ce sentiment paradoxal d’envie et de répulsion que je suscitais chez ceux dont je venais, en touriste, observer d’un air gêné l’univers que j’avais sans doute contribué à détruire. Mondialisation ultra libérale, tourisme de masse, individualisme forcené. Tout a été théorisé, critiqué, mis en chiffres et en colonnes…

Mais pas de raccourcis faciles. Certains de ceux que je plaignais trouvaient normal de prostituer leur petite sœur pour se payer des cigarettes et n’auraient pas hésité à me dépouiller entièrement si l’occasion s’était présentée. Comme elle s’est présentée, c’est d’ailleurs exactement ce qu’ils ont fait ! C’était de bonne guerre, je ne leur en veux pas. C’est ce qu’on appelle, paraît-il, la loi de la nature, où ceux qui le peuvent mangent les autres pour survivre. Dans notre société policée, qui tient notre animalité à distance, on a parfois tendance à l’oublier.

Quand le vernis se craquelle,  cette réalité nous rattrape…D’autres diront que la roue tourne. Allez savoir !

Aujourd’hui je ne parle plus de cet espace-temps particulier qu’est le voyage. Non, je vous demande simplement : Que feriez-vous si des gens dormaient dehors, juste en bas de chez vous ?

Pour moi, la question s’est posée de manière incongrue cet été, en se plaçant d’elle-même dans le champ de l’art. J’habite à côté du FRAC Languedoc-Roussillon qui proposait à ce moment là une exposition « sur le thème du lit ». Passant tous les jours devant, j’ai fini par remarquer qu’en face, à quelques mètres seulement, des personnes dormaient sur des cartons. Le 4 août (…)  j’ai pensé que ça faisait un peu trop pour que je reste indifférent. D’autant que la note de présentation de l’exposition posait la question de l’utilité de l’art, je cite : « En d’autres termes, une œuvre d’art n’est-elle pas tout aussi inutile qu’un lit ? » à comprendre à l’envers comme: « au contraire, les deux sont probablement indispensables ». J’aurais pu poser directement cette question à ceux qui dormaient là, mais par respect pour eux, je ne l’ai pas fait. Je ne voulais pas non plus me contenter d’une critique de cette exposition, à priori malvenue, mais qui posait finalement quelques bonnes questions. J’ai pensé à Jacob Riis et sa série « Les Autres 50% : comment ils vivent et meurent à New York » qui avait contribué à faire changer la situation de l’époque. A Gustave Courbet, à ses peintures et plus encore à sa vie, exemple d’engagement. A d’autres encore, à l’opposé, qui ont voulu édifier les masses : « Bilder sprechen » disaient-ils. Qu’en est-il aujourd’hui où la manipulation, l’enfouissement sous l’image a atteint un stade de saturation.

Les repères sont brouillés, toute action semble suspecte, dérisoire, opportuniste, « récupérée » par un système qui s’en nourrit. Comment s’y retrouver entre des créateurs, gentiment subversifs, faire-valoir d’une industrie du luxe en quête de « plus produit », un gigolo milliardaire, Banier, qui porte plainte contre le SDF qui l’a giflé après qu’il l’eut pris en photo, des stagiaires qui travaillent gratuitement pour des magazines d’art et qui, comme Catarina chez Flash Art, s’entendent dire par le patron « qu’avec la globalisation, même les putes parlent quatre langues et maîtrisent Indesign », des artivistes qui n’envoient pas forcément un communiqué de presse à chacune de leur opération.

Quoi qu’on en pense, la plupart des artistes ne regardent pas la misère de haut, en donnant des leçons de manière péremptoire, ils la regardent dans les yeux, au quotidien. Pourtant, s’ils paraissent légitimes pour en parler, un malaise subsiste. Celui-ci naît de la contradiction, qui me semble très parlante et qui tient au fait que dénoncer la misère des autres peut se voir comme un sujet « porteur » idéal pour se mettre en avant ? Je pense que les artistes sont en cela un excellent exemple de cette particularité de notre époque, de cette génération qui peine à se faire une place, dans un marché du travail saturé autant que dans le cœur de familles recomposées. Elle est portée par la volonté irrépressible d’exprimer son désir de reconnaissance qu’on retrouve, par exemple dans la télé-réalité, Facebook, etc. Certains sont prêts à tout sacrifier et à s’asseoir sur beaucoup de convictions pour être dans la lumière, pour se sentir un peu désirés. C’est une tentation que connaît la plupart des créateurs qui rêvent d’être « exposés ». A ce titre, je trouve particulièrement intéressant l’émergence (et d’abord le nom) du mouvement des Anonymous qui tente de mettre justement à distance cette composante égotique.

Pour autant, ce penchant narcissique n’empêche en rien que les artistes soient sincèrement préoccupés par une précarité grandissante, à commencer par la leur. Comment poser alors cette inquiétude dans le champ de l’art sans tomber dans le grandiloquent, le misérabilisme ou l’instrumentalisation.

Plus précisément, comment puis-je faire face à la situation qui m’occupe, articuler mes contradictions, comment me poser en résistance face à des solutions toutes trouvées dont la première est toujours de ne rien faire ?

Contrairement à ce que conseille l’adage, quand je n’arrive pas à réfléchir, je suis partisan d’agir. Sans idées arrêtées, j’ai voulu mettre en œuvre un principe d’action-réaction, d’effet papillon. Me laisser aller à la spontanéité. C’était ma manière de répondre par l’absurde à l’interrogation du directeur du FRAC. J’ai pris celle-ci comme un axiome de physique élémentaire : Tout ce qu’on fait entraîne des conséquences, même une exposition.

La vidéo s’est imposée à moi naturellement, peut-être un peu parce que c’est un média dont je ne maîtrise aucune des techniques, ni aucun des codes. Avec l’aide d’un ami, j’ai décidé d’aller à l’essentiel, de témoigner simplement de ces deux réalités juxtaposées.

Un soir, je suis aussi allé demander à ces sans domicile ce que je pouvais faire pour eux, apparemment, ils connaissaient mieux que moi l’article de loi L622-1. Car depuis, ils ont disparu…

Liens :

Geoffrey Mannet

 

 



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